Des fonds mais peu de changements : le paradoxe de l'aide humanitaire à Gaza

- Depuis le 7 octobre 2023, les promesses de dons pour Gaza se chiffrent en milliards, mais l'ONU estime encore à 2,1 millions le nombre de Gazaouis ayant besoin d'une aide d'urgence.
- Les chiffres divergent : selon l'OCHA, les camions d'aide autorisés sont passés de 600 à 300 par jour au premier trimestre 2026 ; le COGAT affirme que l'aide alimentaire a dépassé 3 fois les besoins fixés par le PAM.
- Exemple français : sur 400 tonnes d'aide parties du Havre en janvier 2026, 240 tonnes sont restées bloquées aux portes de Gaza.
- Inspections, refoulements, contrôle des ONG, permis d'importation monnayés et pillages réduisent l'impact de chaque don.
- Un don garde tout son sens s'il est confié à une organisation présente sur place de longue date et appuyée sur des partenaires locaux.
Depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza est le théâtre de l'une des crises humanitaires les plus graves et documentées de notre époque. Face à l'urgence, la mobilisation financière internationale a été immédiate et massive : les promesses de dons se sont chiffrées en milliards, portées par des collectes de fonds d'ONG et d'innombrables initiatives citoyennes mobilisant des millions de contributeurs à travers le monde.
Sur le terrain pourtant, la situation reste disputée. Les ONG décrivent une population encore en grande difficulté et une situation sanitaire qui se dégrade de jour en jour, tandis qu'Israël affirme avoir largement dépassé les besoins fixés par les organisations internationales. Pourquoi les importants flux de dons humanitaires destinés à Gaza ne semblent-ils pas se traduire par une amélioration visible à la hauteur ?

Un désaccord jusque dans les chiffres eux-mêmes
Un premier constat s'impose : la question du volume de l'aide entrante ne fait pas consensus entre les parties.
Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), le nombre de camions d'aide autorisés à entrer quotidiennement à Gaza aurait été divisé par deux au cours du premier trimestre 2026, passant d'une moyenne déjà insuffisante de 600 camions par jour à seulement 300. Les cargaisons subissent des taux de refoulement critiques aux points de passage : durant la première moitié de mai 2026, seulement un camion d'aide sur deux en provenance d'Égypte a été autorisé à décharger sa cargaison au point de passage de Kerem Shalom. Début juin, ce taux était remonté à environ 62 %, contre 94 % pour les cargaisons arrivant par le port israélien d'Ashdod, signe que le goulot d'étranglement ne touche pas tous les corridors de la même façon.
Le COGAT (Coordonnateur des activités gouvernementales dans les Territoires), l'unité officielle israélienne chargée de coordonner et de faciliter les opérations humanitaires à Gaza, en lien avec la communauté internationale, conteste fermement. Dans un rapport publié début juillet 2026, couvrant la période d'octobre 2025 à juin 2026, il affirme qu'environ 1,78 million de tonnes de nourriture sont entrées dans la bande de Gaza durant cette période, soit plus de 3 fois les besoins jugés nécessaires par le Programme alimentaire mondial (PAM), et que les prix des produits de première nécessité ont chuté de 72 % sur la période. Pour le COGAT, la difficulté ne se situe pas à l'entrée du territoire mais dans sa prise en charge une fois à l'intérieur, dans les secteurs sous l'autorité du Hamas, qu'il accuse de taxer et de contrôler les circuits de distribution. L'organisme accuse par ailleurs l'ONU de fausser les statistiques en ne comptabilisant, dans son tableau de bord, que les livraisons dans lesquelles elle est directement impliquée, laissant de côté les largages aériens, le secteur privé ou des dispositifs comme la Gaza Humanitarian Foundation.
Deux lectures des mêmes flux
| Source | Ce qu'elle affirme | Période |
|---|---|---|
| OCHA (ONU) | Camions autorisés par jour : de 600 à 300 | 1er trimestre 2026 |
| OCHA (ONU) | 1 camion sur 2 venu d'Égypte autorisé à décharger à Kerem Shalom | 1re quinzaine de mai 2026 |
| OCHA (ONU) | 62 % des camions venus d'Égypte déchargés, contre 94 % via Ashdod | Début juin 2026 |
| COGAT (Israël) | 1,78 million de tonnes de nourriture entrées, plus de 3 fois les besoins fixés par le PAM | Octobre 2025 à juin 2026 |
| COGAT (Israël) | Prix des produits de première nécessité en baisse de 72 % | Octobre 2025 à juin 2026 |
Le contrôle drastique des points de passage : sécurité ou goulot d'étranglement ?
Au-delà de la guerre des chiffres, un fait est difficilement contestable : les camions d'aide humanitaire, financés par la solidarité internationale, sont soumis à un protocole d'inspection militaire d'une extrême lourdeur, réduisant ainsi drastiquement les entrées. Malgré la mise en place d'un accord de cessez-le-feu entré en vigueur en octobre 2025, qui a permis d'augmenter le volume global de l'aide alimentaire, les restrictions opérationnelles restent majeures.
En France, un cas concret illustre ce goulot d'étranglement. Une réponse officielle du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (MEAE), publiée au Journal officiel du Sénat le 16 avril 2026, a d'abord rappelé l'ampleur de son engagement global : depuis le 7 octobre 2023, la France a alloué 100 millions d'euros par an aux acteurs humanitaires en Palestine, agences de l'ONU, Comité international de la Croix-Rouge et une dizaine d'ONG françaises, internationales et locales. Un chiffre qui montre que le problème n'est pas, ici, un manque de volonté ou de financement en amont. La suite de la réponse détaille précisément où ce financement se heurte au mur logistique décrit plus haut. Elle retrace le sort d'une cargaison de 400 tonnes d'aide humanitaire destinée à 42 000 enfants gazaouis :
| Date | Étape de la cargaison française |
|---|---|
| 18 janvier 2026 | Départ du Havre : 400 tonnes d'aide pour 42 000 enfants |
| 4 février 2026 | Arrivée à Port-Saïd (Égypte) |
| 23 février au 20 mars 2026 | 160 tonnes franchissent le point de passage de Rafah, après autorisation du COGAT |
| Ensuite | 240 tonnes restent bloquées aux portes de l'enclave, malgré des démarches incessantes de la diplomatie française auprès d'Israël |
Côté israélien, l'argument avancé pour justifier ces contrôles est constant depuis le début du conflit : la prévention du détournement de l'aide par le Hamas. Un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères a ainsi qualifié de « fausses accusations » les critiques sur le blocage humanitaire, affirmant que les forces de sécurité continuent de protéger les convois.
Le coût de l'attente
Ce ralentissement imposé génère des coûts pour les ONG. Un camion immobilisé pendant 2 à 3 semaines coûte en frais de chauffeur, d'immobilisation et d'altération des marchandises périssables. À cela s'ajoute le taux de rejet : un contrôle sanitaire non conforme ou la présence d'un objet classé comme « double usage » par le COGAT (les bouteilles d'oxygène utilisées dans les hôpitaux, soupçonnées de pouvoir servir à la découpe industrielle ou à des engins explosifs, en sont un exemple récurrent) peut entraîner le refoulement de la totalité de la cargaison, transformant des dizaines de milliers d'euros de matériel en perte sèche.
Selon les rapports de situation et briefs logistiques du Logistics Cluster (le Groupe de la logistique), la structure des Nations unies pilotée par le Programme alimentaire mondial et chargée de coordonner la chaîne d'approvisionnement de toutes les ONG et agences à Gaza, l'immobilisation forcée d'un semi-remorque et de son chauffeur génèrerait des frais de détention compris entre 150 et 300 dollars par jour (130 à 260 euros).
- 2 à 3 semaines d'immobilisation possible aux points de passage.
- 150 à 300 dollars par jour de frais de détention pour un semi-remorque et son chauffeur (Logistics Cluster).
- Toute la cargaison peut être refoulée pour un seul objet classé « double usage ».
Le blocus administratif : quand la bureaucratie de guerre paralyse les ONG
Au-delà des barrières physiques et du contrôle des marchandises, le blocage de l'aide humanitaire prend une forme plus invisible mais tout aussi redoutable : l'asphyxie administrative des organisations non gouvernementales (ONG). Une mesure qui prive la population gazaouie d'une aide humanitaire essentielle.
La version des ONG
Début 2026, le gouvernement israélien a imposé un ultimatum sans précédent à 37 organisations humanitaires internationales majeures opérant dans l'enclave, dont Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières (MSF), Oxfam, le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) ou encore CARE. Sous peine d'interdiction totale d'accès et d'expulsion au 1er mars 2026, les autorités ont exigé que ces organisations leur fournissent la liste nominative et les données détaillées de l'ensemble de leur personnel palestinien. Sur France Inter, le 3 janvier, la présidente de MSF France déclarait que la raison de la sanction tenait au fait que l'organisation témoignait des violences commises par l'armée israélienne.
La version israélienne
Du côté des autorités israéliennes, l'imposition de ces contrôles nominatifs a été présentée comme un filtre de sécurité indispensable. Par la voix de son ministre Amichai Chikli, le ministère de la Diaspora a fait savoir que l'objectif était de parer à toute « infiltration d'opérateurs terroristes » au sein des ONG étrangères. Un bras de fer qui a prolongé une série de restrictions antérieures : l'interdiction en 2024 de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) sur le territoire israélien, pour des soupçons de connivence avec le 7 octobre, puis l'éviction fin novembre de 14 organisations humanitaires majeures, dont Save the Children, qui soutenait jusqu'alors 120 000 enfants gazaouis.
Le dénouement judiciaire
Un consortium d'ONG a saisi la Cour suprême israélienne, qui a dans un premier temps accordé un sursis sans se prononcer sur le fond. Le 20 mai 2026, la Haute Cour a finalement rejeté la pétition et confirmé l'obligation de transmettre les listes, donnant 30 jours aux ONG pour s'y conformer. MSF, par exemple, a fini par accepter de transmettre une liste définie de personnel, sous réserve de garanties de sécurité et avec l'accord explicite des personnes concernées, pour éviter la suspension totale de ses activités.
L'économie de guerre : les coûts cachés
En plein conflit, une véritable économie de guerre s'est installée. Entre l'explosion des coûts de transport et la sécurisation des convois, les budgets s'épuisent rapidement. Pire encore, accéder au marché gazaoui est devenu un parcours payant où les prix s'envolent avant même que les vivres n'arrivent aux familles.
En août 2026, une enquête de l'agence Associated Press (AP) a révélé qu'Israël a accordé à seulement 12 commerçants de Gaza des permis d'importation de marchandises commerciales. Sélectionnés par les services de sécurité israéliens, ces importateurs doivent faire valider chaque cargaison au préalable, au risque de voir leurs marchandises rejetées au motif du « double usage ». Commerçants et acteurs humanitaires décrivent ce processus d'attribution comme opaque et arbitraire.
Surtout, l'accès au territoire se paye au prix fort. En juillet 2026, une déclaration du coordinateur du Comité économique de la Chambre de commerce de Gaza, M. Al-Sawafiri, relayée par l'agence Sanad, révélait l'émergence d'un marché noir des permis : certains commerçants se voyaient réclamer jusqu'à 300 000 shekels (environ 85 000 euros) pour obtenir une autorisation d'importation. Un phénomène confirmé par une enquête de The National, indiquant que ces « frais de coordination » informels pouvaient monter jusqu'à 400 000 shekels par camion. Ces extorsions sont inévitablement répercutées sur le prix final payé par la population, diluant l'impact de l'aide internationale.
À cela s'ajoute le fléau du pillage des convois à l'intérieur de la bande de Gaza. Une enquête de Sky News a mis en lumière l'action de groupes armés impliqués dans la contrebande de cigarettes et le détournement systématique de camions, contraignant les humanitaires à négocier leur passage. Plus grave encore, le journal Le Monde et plusieurs responsables des Nations unies font état de groupes criminels et de milices opérant à proximité immédiate ou sous le regard passif des forces israéliennes, s'emparant d'une grande partie des marchandises et de l'aide avant qu'elles ne puissent être distribuées.
Alors, faire un don pour Gaza sert-il à quelque chose ?

L'efficacité du don dépend directement de la capacité de l'organisation à laquelle il est confié à absorber ces frictions : expérience terrain, présence continue depuis le début du conflit, capacité à naviguer dans le dédale administratif…
Alors que l'ONU estime à 2,1 millions le nombre de Gazaouis ayant besoin d'une aide humanitaire d'urgence, soit la quasi-totalité de la population de l'enclave, de nombreuses ONG continuent d'apporter une aide essentielle à la population gazaouie.
C'est le cas d'ONG comme LIFE, dont l'ancrage historique de plus de dix ans en Palestine et le travail avec des partenaires locaux de confiance permettent de contourner en partie les blocages aux frontières. Faire un don conserve alors tout son sens, à condition de cibler les organisations capables d'opérer au cœur même de la crise.
Présente en Palestine depuis plus de dix ans, LIFE s'appuie sur des partenaires locaux de confiance pour faire parvenir l'aide au cœur de la crise.
Faire un don pour Gaza →Pourquoi l'aide humanitaire peine-t-elle à atteindre la population de Gaza ?
Les ONG pointent des inspections très lourdes aux points de passage, des refoulements de cargaisons, le contrôle administratif des organisations humanitaires et le pillage des convois. Le COGAT israélien affirme de son côté que l'aide entre en quantité suffisante et que la difficulté se situe dans la distribution, dans les secteurs sous l'autorité du Hamas.
Combien de camions d'aide entrent à Gaza chaque jour ?
Selon l'OCHA, le nombre de camions autorisés est passé d'environ 600 à 300 par jour au premier trimestre 2026. Le COGAT conteste ces chiffres et reproche à l'ONU de ne compter que les livraisons auxquelles elle participe directement.
Qu'est-ce qu'un bien à « double usage » ?
C'est un objet que le COGAT estime pouvoir servir à des fins militaires, comme les bouteilles d'oxygène des hôpitaux. Sa présence peut entraîner le refoulement de toute la cargaison, et donc la perte de dizaines de milliers d'euros de matériel.
Faire un don pour Gaza sert-il encore à quelque chose ?
Oui, à condition de choisir une organisation capable d'absorber ces frictions : expérience du terrain, présence continue depuis le début du conflit et partenaires locaux de confiance. Avec 2,1 millions de personnes ayant besoin d'une aide d'urgence selon l'ONU, l'aide reste vitale.






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