Pourquoi des milliards d'euros ne suffiraient pas à éradiquer la faim dans le monde ?

Puits au Cambodge
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En résumé
  • 645 millions de personnes ont connu la faim en 2025, et l'objectif « Faim Zéro » fixé par les Nations unies pour 2030 s'éloigne.
  • Les 6,6 milliards de dollars réclamés par le PAM en 2021 devaient éviter la famine à 42 millions de personnes pendant un an : une urgence, pas un plan pour éradiquer la faim. Et la fortune des milliardaires est surtout faite d'actions, pas d'argent disponible.
  • La planète produit assez de nourriture. La faim vient des conflits, des blocus, de la spéculation et de la pauvreté : un chèque ne lève ni un blocus ni un veto politique.
  • Injecté sans précaution, l'argent peut faire flamber les prix locaux et décourager les paysans du Sud.
  • Ce qui fonctionne : des financements durables, un accès garanti aux populations et des agricultures locales solides, comme le programme « Faim Zéro » au Brésil.

« Les riches n'ont qu'à donner un peu de leur fortune, et la faim dans le monde disparaîtrait. » C'est un argument que l'on a tous déjà entendu dans les discussions du quotidien. L'idée semble évidente : un simple chèque des plus grandes fortunes suffirait à éradiquer la famine. En effet, le constat est dramatique : plus de 645 millions de personnes ont encore connu la faim en 2025, et l'objectif « Faim Zéro » fixé par les Nations unies pour 2030 (l'ODD 2) s'éloigne. Alors, la faim est-elle vraiment une simple question de manque d'argent ?

Des enfants rapportent des sacs de riz, des œufs et de l'huile après une distribution alimentaire

D'où vient l'idée ?

En octobre 2021, le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley, interpellait directement les multimilliardaires sur Twitter en affirmant qu'une enveloppe de 6,6 milliards de dollars suffirait à sauver 42 millions de personnes de la famine. Mais cette équation repose sur 2 raccourcis.

1. L'urgence n'est pas un plan pérenne

Les 6,6 milliards du PAM répondaient à une urgence ciblée, pour 42 millions de personnes menacées de famine, sur une année. Ce n'était pas un plan pour éradiquer la faim, mais pour éviter le pire à court terme. La faim est un problème récurrent. Un don unique n'y répond pas : les besoins se reproduisent chaque année et exigent des financements durables.

2. Une confusion financière majeure

La fortune des milliardaires n'est pas une réserve d'argent liquide disponible.

« La majorité des milliardaires sont des détenteurs d'actions d'entreprises. Ce que l'on comptabilise dans leur fortune, c'est la valeur potentielle de ces actions si elles sont remises sur le marché boursier. Si on se met à taxer fortement ces fortunes, lesdits “milliardaires” devront vendre une partie de leurs actions pour se procurer des liquidités. Si on persiste dans cette voie plusieurs années, ils perdront le contrôle de leurs entreprises, ce qui aura des conséquences en chaîne qui ne seront pas toutes forcément positives… Car il n'est pas du tout certain que les représentants des fonds spéculatifs qui prendraient alors le pouvoir soient aussi visionnaires que les fondateurs originaux pour comprendre ce qui se trame dans l'avenir et inventer de nouvelles solutions. Et si on ne taxe que dans une partie du monde, par exemple juste en France ou en Europe, c'est bien simple, les entreprises vont toutes être rachetées, par exemple par des Américains… »

C'est ce qu'explique Bruno Parmentier, ingénieur et économiste, consultant sur les questions agricoles et alimentaires, auteur de Faim zéro, en finir avec la faim dans le monde et animateur du blog Nourrir Manger.

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Les chiffres clés
  • 645 millions de personnes ont connu la faim en 2025.
  • 2030 : l'échéance de l'objectif « Faim Zéro » des Nations unies (ODD 2), qui s'éloigne.
  • 6,6 milliards de dollars : la somme avancée par le PAM en 2021 pour éviter la famine à 42 millions de personnes, pendant un an seulement.

L'illusion du chèque magique

Si l'argent permet d'acheter des tonnes de nourriture sur les marchés internationaux, il ne garantit ni l'accès géographique, ni la paix. Une fois les fonds récoltés et les denrées payées, une question fondamentale demeure : comment achemine-t-on du blé dans un territoire sous blocus, une zone en guerre civile ou une région dont les infrastructures ont été détruites ?

À Gaza, par exemple, début 2024, alors que les financements internationaux étaient débloqués, des milliers de tonnes d'aide alimentaire sont restées bloquées pendant des semaines aux portes du territoire à cause des restrictions frontalières et des refus d'accès sécurisés. Selon les rapports détaillés d'Amnesty International et des agences de l'ONU de février 2024, le nombre de camions autorisés à franchir les points de passage de Rafah et Kerem Shalom avait chuté de plus de 30 % par rapport aux mois précédents. Les marchandises devaient subir jusqu'à trois niveaux d'inspections croisées, entraînant des files d'attente de plus de 20 kilomètres dans le désert du Sinaï.

Un chèque ne peut pas reconstruire en quelques jours les routes détruites, remplacer les flottes de camions pulvérisées ou lever un veto politique.

Comme le souligne l'expert Bruno Parmentier :

« S'il s'agit de multiplier les aides d'urgence pour éviter rapidement aux personnes vraiment menacées à court terme de mourir littéralement de faim, par exemple d'apporter de la nourriture dans les camps de réfugiés, ces milliards seraient incontestablement utiles. D'autant plus que dernièrement les grands financeurs de ces programmes ont fortement réduit leurs apports, ce qui fait que des ONG ont dû réduire fortement leurs activités et littéralement abandonné à leur triste sort des millions de personnes qu'elles aidaient auparavant. Rétablir par d'autres voies ces budgets serait une bénédiction, on pourrait ainsi sauver de nombreuses vies à court terme.
Mais d'une part, on est bien obligé de constater que le niveau de violence dans le monde a considérablement augmenté, avec son cortège de blocus. L'accès direct à certaines populations est devenu pratiquement impossible. Là, il ne suffit pas d'avoir des dollars pour pouvoir acheminer à grands frais de la nourriture, car le plus probable, c'est qu'elle ne sera pas effectivement distribuée à ceux qui en ont besoin. »

Les vrais blocages

À l'échelle mondiale, le problème n'est pas quantitatif : la planète produit déjà suffisamment de nourriture pour alimenter l'ensemble de l'humanité. Comme le rappelle également le groupe d'experts IPES-Food dans son rapport de mars 2026, la faim moderne ne découle pas d'une pénurie physique globale, mais d'une rupture des chaînes d'accès : conflits, blocus, spéculation financière, pauvreté, utilisation de l'alimentation comme arme de guerre.

C'est le cœur de la « géopolitique de la faim », un concept fondamental popularisé dans les années 50 par le géographe et médecin brésilien Josué de Castro, puis repris par Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation (2000-2008). Pour tous les deux, la famine n'est pas une fatalité naturelle, mais le produit de décisions politiques et d'intérêts économiques.

Des exemples concrets de blocages géopolitiques

Bruno Parmentier détaille :

« Observons qu'un des pays où la densité des ONG était une des plus importantes depuis des dizaines d'années, et qui est et reste aussi quasiment le pays le plus pauvre du monde : Haïti ; rien ne peut y remplacer l'existence d'un véritable État. Songeons par exemple qu'il ne reste que 3 notaires dans le pays, et plus de police pour faire respecter la loi, donc il n'y a pas de propriété assurée de la terre, ce qui fait que quand les gens vont couper des arbres pour avoir du combustible pour cuisiner, personne ne se soucie de replanter et que le pays est en voie de désertification. Contrairement à ce qui se passe dans l'autre pays qui partage la même île, la République dominicaine, où il y a beaucoup moins d'ONG mais un État. Résultat : 3 fois plus de malnutrition et de mortalité infantile et 7 fois moins de revenus…
Ou encore que la République démocratique du Congo, qui normalement devrait être un très grand pays exportateur de produits agricoles (tout comme le Brésil), a le grand malheur d'avoir une richesse minière extraordinaire, et un État faible, ce qui lui a valu d'être en guerre civile depuis 60 ans. On devra probablement attendre que les dernières mines de diamants, de cuivre, de cobalt et de terres rares et les derniers gisements de pétrole soient asséchés, pour que ce pays devienne un grand pays agricole et que la faim y disparaisse.
Les guerres en Ukraine et en Iran provoquent actuellement un blocage des détroits stratégiques (Bosphore, Ormuz, Bab-el-Mandeb, etc.) tandis que la faible pluviométrie au Panama a fortement réduit les passages par ce canal. Le pétrole, les engrais et les céréales sont bloqués, ce qui fragilise fortement l'agriculture et l'alimentation dans de nombreux pays, augmentant fortement la faim. »

Haïti et République dominicaine : une île, deux réalités

CritèreHaïti, comparée à la République dominicaine
Présence des ONGBeaucoup plus forte, depuis des dizaines d'années
ÉtatPas de véritable État : 3 notaires, plus de police
Malnutrition et mortalité infantile3 fois plus élevées
Revenus7 fois plus faibles

L'impact dévastateur sur les marchés locaux

Injecter massivement de l'argent dans des marchés locaux fragiles, sans réguler la chaîne logistique, ne se traduit pas mécaniquement par plus de nourriture dans les assiettes. Dans une zone où l'offre est limitée, une demande soudainement solvable tire les prix vers le haut : c'est le risque d'inflation des denrées locales, au détriment des ménages qui n'ont pas accès à l'aide. Les stocks peuvent également être détournés par des intermédiaires, des milices ou des autorités locales.

Bruno Parmentier alerte :

« Prendre garde à ce qu'une politique de facilité à court terme, consistant à suppléer l'insuffisance de l'agriculture locale par des importations ou des dons, n'empêche définitivement cette agriculture de se développer. Lorsque le blé importé ou l'aide internationale arrive à des prix inférieurs aux coûts de production locaux, les paysans du Sud ne peuvent plus vivre de leur travail. Beaucoup se retrouvent dans des bidonvilles, en espérant manger un peu, mais sans plus rien produire pour leur pays. À moyen terme, il faut absolument que les paysans locaux arrivent à nourrir leur propre population. »

L'exemple du Brésil : le programme « Faim Zéro »

Pour illustrer qu'une solution politique est possible, Bruno Parmentier rappelle l'initiative lancée par le président Lula au Brésil :

« C'était un scandale que ce très grand pays exportateur agricole n'arrive pas à nourrir toute sa population (car c'est une réalité qu'on peut avoir faim dans un grand pays agricole excédentaire). Lula a créé une sorte d'allocation familiale spécialisée dans la nourriture : des cartes magnétiques aux familles pauvres, créditées mensuellement et qui ne permettaient d'acheter que des produits alimentaires locaux. En quelques années, il a quasiment fait disparaître la faim dans son pays tout en soutenant l'agriculture familiale et le petit commerce ! »

L'économiste nuance toutefois la pérennité de ces politiques : « Ces victoires sont très fragiles puisque les riches urbains lui reprochent amèrement de les ponctionner pour distribuer de l'argent aux pauvres, et que cela a été remis en question par Bolsonaro père et risque de l'être par les prochains présidents. »

Le choc du réchauffement climatique

À ces blocages politiques s'ajoute l'urgence climatique. À la question « Et qu'en est-il du réchauffement climatique ? », Bruno Parmentier répond :

« Nous assistons en effet à une accélération des conséquences dramatiques du réchauffement climatique, même dans des pays tempérés comme la France où la récolte 2026 a été pitoyable ; on parle de 5 à 10 milliards de pertes pour les paysans français et l'inflation alimentaire redémarre. Mais les sécheresses, inondations, canicules, ouragans, maladies, épidémies, se développent particulièrement dans les pays tropicaux et équatoriaux, ceux où justement résident une bonne partie des gens qui ont faim, et dont la population continue d'augmenter. Leur capacité à se nourrir ne cesse de régresser.
Malheureusement le dollar ne peut pas tout ! Au moins à court terme. Néanmoins il peut certainement aider fortement à des investissements massifs pour le développement d'une agriculture productive et son adaptation au réchauffement climatique ; mais, là, on parle de moyen et de long terme malheureusement. »

Ce qui fonctionne vraiment : l'autonomie

Faut-il pour autant conclure que l'argent est inutile ? Non. Il faut le dépenser autrement.

Comme le souligne Bruno Parmentier :

« Lutter durablement contre la faim ne consiste pas à nourrir ponctuellement les gens, mais à créer des conditions qui leur permettent à terme de se nourrir correctement eux-mêmes. Ce n'est pas à l'Europe de nourrir les Africains, ils doivent absolument pouvoir le faire eux-mêmes ! Ceci suppose des actions de long terme éminemment politiques : la propriété de la terre, les outils de production, les semences, les engrais, les pesticides, la gestion de l'eau, la formation des paysans, l'organisation de la collecte, de la conservation et du transport des récoltes, l'accès au crédit, etc. »

Face à des méga-budgets internationaux qui dépendent d'autorisations, de corridors et de convois, de plus en plus d'acteurs misent sur des circuits courts et des infrastructures locales autonomes : achats auprès de producteurs et de fournisseurs de proximité, production sur place, distribution par des équipes ancrées dans le territoire. C'est le cas par exemple de la boulangerie humanitaire installée à Gaza par LIFE, qui fonctionne avec des fournisseurs locaux. En produisant 30 000 pains par jour, ce dispositif assure une aide directe tout en soutenant le tissu économique local.

La faim ne se règlera pas avec un chèque. L'argent est nécessaire mais il n'est pas suffisant. Faut-il pour autant conclure à une fatalité ? Non. Éradiquer la faim n'est pas réaliste dans les années qui viennent, mais empêcher qu'elle ne progresse serait déjà une victoire, et la viser reste un objectif atteignable à plus long terme, à trois conditions : des financements durables, un accès garanti pour les populations, et des systèmes agricoles locaux solides. Et c'est précisément parce que la faim est le produit de décisions humaines qu'elle peut, et doit, être combattue par d'autres décisions.

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Agir contre la faim avec LIFE

Distributions de repas, boulangerie humanitaire à Gaza approvisionnée par des fournisseurs locaux : LIFE mise sur une aide directe, portée par des équipes ancrées sur le terrain. Pour chaque euro donné, une personne dans le besoin reçoit un repas complet.

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Questions fréquentes
Combien de personnes souffrent de la faim dans le monde ?

645 millions de personnes ont connu la faim en 2025. L'objectif « Faim Zéro » fixé par les Nations unies pour 2030 (l'ODD 2) s'éloigne.

Les milliardaires pourraient-ils mettre fin à la faim dans le monde ?

Pas avec un simple chèque. Les 6,6 milliards de dollars évoqués par le PAM en 2021 devaient éviter la famine à 42 millions de personnes pendant un an, pas éradiquer la faim. Et la fortune des milliardaires est surtout composée d'actions, pas d'argent liquide : la taxer fortement les obligerait à vendre une partie de leurs entreprises.

Pourquoi l'argent ne suffit-il pas à éradiquer la faim ?

La planète produit déjà assez de nourriture. La faim vient des conflits, des blocus, de la spéculation, de la pauvreté et de l'utilisation de l'alimentation comme arme de guerre. L'argent ne reconstruit pas des routes en quelques jours, ne lève pas un veto politique et, mal injecté, peut faire grimper les prix locaux.

Qu'est-ce que la géopolitique de la faim ?

C'est un concept popularisé dans les années 50 par Josué de Castro, puis repris par Jean Ziegler : la famine n'est pas une fatalité naturelle, mais le produit de décisions politiques et d'intérêts économiques.

Comment lutter durablement contre la faim ?

En permettant aux populations de se nourrir elles-mêmes : accès à la terre, semences, gestion de l'eau, formation des paysans, conservation et transport des récoltes, accès au crédit. Cela suppose des financements durables, un accès garanti aux populations et des systèmes agricoles locaux solides.

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